Je m'a tué dans le miroir

« JE m’a tué dans le miroir. »



A peine éveillé, le miroir me renvoie ce reflet sans allure. Nul doute c’est le mien !

Je creuse le fond de ma pupille, cherchant, insistant dans l’orbite, j’imagine saisir une bribe de raison. Je finis par pleurer, brûler. En retirant le doigt, dégueulasse, j’ai trouvé ce fond de moi, hanté, envahi comme lierre sur la façade d’une maison, lézardée, oubliée du temps… peut-être bien des marécages. Dubitatif, je reste figé, je m’installe.

J’ai de l’espace, entre le bidet et l’évier ; des vagues passent, écœuré, j’ai la nausée. 

Face au miroir, reflet débauché, je m’étale, m’exhibe mentalement sous ce regard qui ausculte, cherchant une vérité sur mon corps, le visage pétrifié d’horreur, dégouté par la misérable scène offerte par cette image. 

Je tente -quelques secondes- d’aimer ce corps nu, je cherche... je cherche la vérité, j’observe, je me mens pour avoir un poids de moins sur la conscience. L’étrange image d’un être ciselé dans cet éclat, traversant et tranchant ma poitrine, un peu mon ventre et j’ « antre » … .

La pièce est immense, des portes ouvertes grincent au moindre frisson d’air et des couloirs sombres, sans fond coulent vers l’obscurité. Ici quelqu’un est mort. Une âme plane, cette odeur de cadavre ne faiblit pas… Mais où est-il celui qui fut assassiné tant de fois ?

Des crimes se sont succédés sur la même personne. La victime aurait tenté de tout dissimuler… dans un chiffon, sous un coussin, entre les pages d’un livre, derrière un tableau, au fond des poches d’une veste… un paquet de clopes même… et ce sang qui ne coagule pas.

Je m’enfonce, nu, pénétrant sans peine, sans laisser de trace. Ici l’histoire continue, un passé non révolu claque maintenant les portes. Je plisse les yeux. Les verres implosent, fenêtres et miroirs, des éclats m’atteignent, je saigne. Les plaies sont béantes… « Je » est passé, tourmenté, son ombre glisse, s’accroche aux murs hurlants. C’est la fuite ! C’est lui ! « Je » assassine ! « Je »… a honte !

Ecorché, blessé, sans tituber je me relève. Du bord d’une fenêtre, je comprends qu’ici rien n’est pareil, pas d’ « exit » où plonger en urgence. 

Le paysage étale sa galerie de bonheurs, d’envies et de joies véritables ; des passions, des talents giclent sur mon visage… « Je » me pousse dans ce vertige… "Je" me suicide… Je cherche dans ce tableau… « Je » croit avoir réussi… j’aurai aimé .

Depuis la fenêtre je ne cris pas, aucun appel, « je » m’étrangle ! Pendu au vieux lustre baroque, « je » m’accroche aux rideaux des tourments comme un vieux singe. Le grand miroir centenaire, crasseux, imite mes grimaces. Il n’y a que moi pour voir cette… affreuse image. « Je » forge les barreaux de ma prison ; je ne suis pas comme les autres ! Pourquoi ce qui doit servir ne me construit pas ? A quoi bon savoir ? Je sais comment il faut faire voir, n’être qu’un jeu de reflets… paraitre … je suis ce que j’aimerais être !



Dans un sursaut, en sueur, maculé du vomi de mes tourments, je refais surface. Je n’ai rien résolu, mon reflet est le même… en pire. Je me dresse lentement, évite le miroir… saisis à la va-vite un linge, quelques habits trop neutres. Je saisis les nuances pour tout normaliser.

Sur le balcon, je m’enivre. « Je » a pris la fuite. Je suis tout ce que j’aime. Je m’enrôle, me persuade que ce « je » ne me trouvera pas … je suis mort chaque jour encore, « Je » m’a tué dans le miroir… « Je » me voit, me guette… je jette un drap sur le miroir… « Je » m’a tué… « Je » est dans le noir... Il attend... Il attend.



K.ROLL 10/2010




 

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